8 h 58

J'ai quinze minutes devant moi. Dans la cuisine, un cadre. J'ai 3 ans. La tête recouverte d'un chapeau de paille un peu trop grand, ourlé de cerises. C'est l'été. Le ciel bleu recouvre ma tête. Je ne suis pas venue dans cette maison depuis une dizaine d'années. Ils m'accueillent, chaleureux. On m'offre à boire, on me parle gentiment, on me prend en photo. Je vais avoir 18 ans le 9 août. Il y a des mots que l'on ne dit pas, des questions qui restent silencieuses. Je fais le tour de la maison. Je les connais si peu. L'ambiance est feutrée, l'atmosphère plutôt paisible même si je perçois que le moindre faux pas briserait l'équilibre. Chaque meuble est à une place choisie avec réflexion. Cela ne ressemble à rien de ce que je connais. Je laisse le bourdonnement des paroles derrière moi. Quel rapport mystérieux existe-t-il entre ma mère et eux ?

9 h 05

J'ai insisté. Il faut écrire quinze minutes. C'est le seul moyen de reprendre un peu confiance en moi. Trois ans de silence. Un peu chaque jour, cela devrait m'aider à contourner la difficulté. Mes doigts s'agitent et je sens déjà le désir de fuite qui m'envahit. Je n'ai fait que la moitié du chemin. Ça ne se bouscule pas au portillon. Je sais que je ce que je voudrais écrire est tout au fond, ratatiné, à vif, écrasé par l’inconscient en de fines couches, substrat indicible. Je ne sais par quel bout attraper ce qui voudrait bien se laisser saisir. La fenêtre ouverte est un appel à la dérobade.

Je ferme, c'est trop compliqué.

 

 

9 h 18

Je vais changer le point de vue. Il faut que je trouve une brèche pour m'immiscer sans faillir et sans tomber dans le sentimentalisme. Des ruptures comme autant d'incisions dans la pulpe d'un fruit. Ma mère ne veut plus donner son adresse. Elle a déménagé. Elle se cache sous l'ombre d'un point. Par déduction, on peut facilement savoir où elle s'est retirée. Mais elle m'a fait promettre de me taire. Je tiens promesse. La bouche légèrement tordue. Dans la cuisine, un autre cadre. C'est ma mère, le sourire éclatant. Les cheveux artificiellement bouclés comme ça se fait à l'époque. Je me demande à quoi ils pensent quand ils croisent le cadre. Ceux que l'on a aimés à un moment précis nous deviennent-ils vraiment totalement inconnus ? Je balaie du regard l'ensemble des portraits qui ponctuent le mur comme autant de cris sourds. Je cherche à relier les uns et les autres.

Serait-il possible que la source soit contenue dans une seule photo en noir et blanc ?

9 h 24

Je tiens bon. Je ne sais pas si cela va avoir un écho mais je tiens bon. Je parle dans le vide et je cherche à construire pour mieux vivre. Je ne tiens pas mes quinze minutes, c'est certain mais ce qui sort aujourd'hui sort plutôt vite et dans la nuit, je pense à la façon dont je vais pouvoir bobiner mes idées.